Malbec de Patagonie, Pinot Noir d’altitude : deux rouges argentins loin des clichés

L’Argentine viticole s’est longtemps résumée à une équation simple : Malbec = Mendoza = puissance. Le Malbec a certes joué un rôle décisif dans la reconnaissance internationale des vins argentins, et Mendoza demeure la grande région viticole du pays. Mais cette lecture est devenue trop réductrice.

L’Argentine ne produit pas seulement des rouges solaires et généreux. Elle donne aussi naissance à des vins plus frais, plus fins, plus tendus, assez éloignés de l’idée que l’on se fait spontanément d’un vin argentin.

J’en veux pour preuve ces deux cuvées : « A Lisa 2022 » de Bodega Noemía, un Malbec de Patagonie issu du Río Negro, et « Grand-Père » 2023 du Domaine Nico, un Pinot Noir argentin produit dans la vallée de l’Uco, à Mendoza.

Le Malbec argentin : une réussite devenue un cliché

Originaire du Sud-Ouest de la France, où il demeure le cépage historique de Cahors, le Malbec a trouvé en Argentine, à partir du XIXe siècle, une seconde patrie. Le climat sec, l’ensoleillement important et les sols pauvres ont permis au cépage de produire des vins expressifs, généreux, avec des tanins souvent plus souples que dans son expression traditionnelle française. Cette réussite a construit l’image moderne du vin argentin, représentant une alternative séduisante aux grands rouges européens, parfois plus austères.

Cette image est cependant réductrice. L’Argentine ne se limite ni à Mendoza, ni au Malbec, ni à un style unique de rouge dense et démonstratif. Les meilleurs vins argentins actuels montrent au contraire une recherche de précision : mieux identifier les parcelles, comprendre les effets de l’altitude, travailler des maturités plus justes, explorer d’autres cépages et d’autres climats.

Río Negro : une autre expression du Malbec

La Patagonie argentine offre un bon exemple de cette réalité plus nuancée. Le Río Negro, au nord de la Patagonie, est une région sèche, marquée par l’importance de l’irrigation. Historiquement, le développement agricole de la vallée s’est appuyé sur un réseau de canaux permettant d’utiliser l’eau issue de la fonte des neiges andines. L’irrigation a ainsi transformé une zone aride en oasis agricole, longtemps connue pour ses vergers, avant que certains domaines ne révèlent son potentiel viticole.

C’est autour de Mainqué que travaille Bodega Noemía. Le domaine est devenu l’un des noms importants de la Patagonie viticole, notamment grâce à de vieilles vignes et à une approche qui cherche davantage la fraîcheur et la définition que la puissance. La cuvée « A Lisa » 2022 s’inscrit dans cette logique. Ce Malbec argentin ne cherche pas à offrir plus de volume, plus de bois ou plus de richesse. Au contraire, il montre ce qu’un Malbec peut devenir lorsqu’il gagne en nuance, avec une maturité mieux contenue et une expression moins massive.

Voilà un vin qui devrait plaire à ceux qui aiment les rouges sudistes mais cherchent davantage de précision. On reste dans un registre accessible, avec un fruit souple et des tanins fondus, mais l’équilibre général est différent : moins d’effet de chaleur alcooleuse, moins de sucrosité perçue.

« A Lisa » peut accompagner une viande grillée, un plat mijoté ou une cuisine d’automne plus riche.

Mendoza autrement : le Pinot Noir d’altitude

Si Mendoza reste la grande région du vin argentin, elle ne forme pas un bloc homogène. La vallée de l’Uco, plus élevée, plus fraîche, située au pied des Andes, a changé la manière dont sont perçus les vins de Mendoza. L’altitude y joue un rôle central : les journées sont ensoleillées mais les nuits plus fraîches contribuent à préserver l’acidité et à ralentir les maturités. Cette combinaison permet de produire des vins moins lourds, plus précis, parfois plus tendus.

Fondé par Laura Catena, figure majeure du vin argentin, Domaine Nico est consacré au Pinot Noir de parcelles en haute altitude. La cuvée « Grand Père » provient de Villa Bastías, dans la vallée de l’Uco. La parcelle, plantée en 1993 avec des clones de Dijon, située à 1 120 m d’altitude, est plus ombragée, donnant des vins marqués par les fruits rouges délicats et une grande fraîcheur.

Le Pinot Noir, qui n’aime ni les excès de chaleur, ni les extractions trop appuyées, ni les maturités forcées, est ici vinifié dans un style plus proche de l’infusion que de l’extraction, offrant une expression fine de petits fruits rouges, de la fraîcheur, de la finesse de texture et des tanins délicats. Le vin évoque à la fois la structure légère et digeste d’un pinot noir alsacien, tout en offrant la profondeur et l’intensité des arômes du pinot noir bourguignon.

Hommage à la Bourgogne

À 16 ans, Laura Catena a découvert la France, et notamment la Bourgogne, avec son père. Le Domaine Nico est aussi un hommage à cette grande région du vin et à la culture française. Hommage lisible jusque sur l’étiquette des différentes cuvées du domaine. Francophile cultivée, cette diplômée de Harvard et de Stanford a eu l’idée d’inscrire “Sœur et Frères”, parce que, dit-elle : « cela m’a toujours agacée, lorsque j’allais en France, d’entendre dire “Frères et Sœurs”, comme si les frères devaient passer avant les sœurs. Plus tard, lorsque j’ai pensé à chaque parcelle, les noms de chaque vin me sont venus non pas en espagnol ni en anglais, mais en français. »

Julien

« A Lisa » 2022, domaine Bodega Noemía : 32,95 €

Pinot Noir « Grand-Père » 2023, domaine Nico : 33,95 €